CHAPITRE VI

Ils la regardèrent avec appréhension tandis qu’une étrange expression effleurait ses traits.

— Alors ? demanda Belgarath.

— Chut, Père. J’essaie d’écouter.

Il tambourina fébrilement sur le dossier d’une chaise avec ses doigts pendant que les autres attendaient en retenant leur souffle.

Polgara rouvrit enfin les yeux avec un air de vague regret.

— C’est énorme, murmura-t-elle. C’est fait de toutes les pensées et de tous les souvenirs que ces gens ont jamais eus depuis le commencement. Et chacun fait partie du tout.

— Et… toi aussi, tu as pu en faire partie ?

— L’espace d’un instant, Père. Ils m’ont permis de l’entrevoir. Mais certains aspects m’en sont restés celés.

— Nous aurions dû nous en douter, ronchonna Beldin. Ils ne vont pas nous laisser accéder à quelque chose qui nous donnerait le moindre avantage. Ils se cantonnent dans leur sublime impartialité depuis le commencement des temps.

Polgara alla en soupirant s’asseoir sur un divan.

— Ça va, ma Pol ? demanda Durnik avec sollicitude.

— Ça va. Tu comprends, l’espace d’un instant, j’ai eu accès à cette chose prodigieuse, et puis ils m’ont demandé de me retirer.

— Vous pensez qu’ils nous en voudraient si nous allions nous promener un peu dans le coin ? s’informa Silk.

— Non. Ça leur est égal.

— Eh bien, c’est ce que je vais faire tout de suite, décida le petit homme. Nous savons que ce sont les Dais qui procéderont au choix final – ou du moins Cyradis, mais leur sur-âme lui donnera sans doute quelques indications.

— Ça, c’est une notion intéressante, nota Beldin. Où avez-vous péché cette idée de sur-âme ?

— J’ai toujours eu le génie de la langue.

— Allons, nous arriverons peut-être à faire quelque chose de vous, après tout. Il faudra que nous ayons une petite conversation, un de ces jours.

— Quand vous voudrez, Beldin, répondit Silk avec une révérence exubérante. Enfin, puisque ce sont les Dais qui doivent décider de l’issue des choses, autant apprendre à mieux les connaître. S’ils penchent du mauvais côté, nous pourrions peut-être les amener à revoir leur position.

— Je reconnais bien là votre esprit tordu, commenta Sadi de sa voix flûtée, mais ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. Je suggère que nous nous répartissions les tâches. Nous verrons davantage de choses ainsi.

— Après le petit déjeuner, acquiesça Belgarath.

— Enfin, Grand-père ! protesta Garion, impatient de se mettre en route.

— J’ai faim, Garion, et quand j’ai le ventre creux mon cerveau tourne à vide.

— Ce phénomène de vases communicants expliquerait bien des choses, nota platement Beldin. Tu n’as pas dû manger beaucoup quand tu étais plus jeune.

— Il y a des moments où je te trouve parfaitement insultant, tu sais ?

— Je constate que l’inanition nuit également à ton sens de l’humour.

Les jeunes femmes qui étaient déjà venues la veille leur apportèrent le petit-déjeuner. Velvet prit à part la fille aux grands yeux et aux cheveux bruns, lustrés, et lui dit quelques mots.

— Elle s’appelle Onatel et elle nous a invitées, Ce’Nedra et moi, à visiter l’endroit où elle travaille, annonça-t-elle après le départ des jeunes femmes. Nous apprendrons peut-être quelque chose d’intéressant.

— La voyante que nous avons rencontrée dans l’île de Verkat ne s’appelait-elle pas Onatel ? s’étonna Sadi.

— Beaucoup de jeunes Dalasiennes s’appellent ainsi. Onatel était l’une de leurs plus vénérées sibylles, expliqua Zakath.

— Verkat est pourtant une île du Cthol Murgos ? nota Sadi.

— Ça n’a rien d’étrange, confirma Belgarath. Tout semble indiquer que les Dais et la race d’esclaves du Cthol Murgos sont de la même souche et qu’il existe encore aujourd’hui un lien entre eux. En voilà une preuve supplémentaire.

Il faisait un temps radieux lorsqu’ils sortirent de la maison et partirent à l’aventure. Garion et Zakath avaient jugé inutile de s’encombrer de leur armure et de leurs armes. Le jeune roi de Riva avait seulement pris l’Orbe qu’il portait dans une bourse, à sa ceinture. Les deux hommes traversèrent une pelouse humide de rosée et dirigèrent leurs pas vers de grands bâtiments groupés près du centre de la cité.

— Vous faites toujours très attention à cette pierre, remarqua le Malloréen.

— Attention, pas vraiment, rectifia Garion. Encore que… C’est une pierre dangereuse, et je ne voudrais pas qu’il arrive malheur à quelqu’un.

— Que pourrait-elle lui faire ?

— Je l’ignore. Je ne l’ai jamais vue faire de mal à personne, à part Torak, et encore : c’est peut-être l’épée qui…

— Et vous êtes seul au monde à pouvoir toucher l’Orbe.

— A peu près. Essaïon l’a trimballée un peu partout pendant quelques années. Il n’arrêtait pas de la proposer au premier venu. Enfin, comme c’étaient surtout des Aloriens, ils savaient qu’il ne fallait pas y toucher.

— Vous êtes donc seuls, Essaïon et vous, à pouvoir y toucher ?

— Avec mon fils, rectifia Garion. J’ai posé sa main dessus juste après sa naissance. Vous ne pouvez pas savoir comme elle était contente de faire sa connaissance.

— Contente ? Une pierre ?

— Ce n’est pas une pierre comme les autres. Il lui arrive parfois de faire l’idiote, de se laisser emporter par son enthousiasme. Il faut que je fasse attention à ce que je pense. Si elle avait l’impression que j’ai vraiment envie de quelque chose, elle risquerait de prendre des mesures intempestives. Une fois que je réfléchissais à l’époque où Torak a fendu le monde, ajouta-t-il en souriant, elle a entrepris de m’expliquer comment on pourrait le ressouder !

— Vous voulez rire !

— Oh, pas du tout ! Elle n’a aucune idée de ce que veut dire le mot « impossible ». Si je voulais vraiment, elle pourrait probablement écrire mon nom dans les étoiles. Ah, ça suffit ! lança-t-il âprement à l’intention de l’Orbe, car il avait senti qu’elle s’agitait dans sa bourse. Je ne t’ai rien demandé ! C’était juste un exemple !

Zakath le regardait, les yeux hors de la figure.

— Vous imaginez ça ? fit Garion avec un drôle de petit rire. Le ciel nocturne barré, d’un horizon à l’autre, par l’inscription « Belgarion » ? Ce serait grotesque !

— Vous voulez que je vous dise, Garion ? J’ai toujours cru qu’un jour nous nous ferions la guerre. Seriez-vous terriblement déçu si je changeais d’avis ?

— Bof, je crois que je m’en remettrais, répondit Garion avec un grand sourire. Et puis, si ça me démangeait trop, je pourrais toujours commencer sans vous. Vous viendriez voir de temps en temps comment les choses avancent. Ce’Nedra vous ferait à manger. Ce n’est pas une cuisinière formidable, mais il faut parfois savoir faire des sacrifices, hein ?

Ils échangèrent un coup d’œil puis ils éclatèrent de rire. Le processus amorcé a Rak Urga avec cet exalté d’Urgit venait de s’achever. Garion songea avec satisfaction qu’il avait jeté les bases d’un armistice qui mettrait fin à cinq mille ans de haine sans merci entre les Aloriens et les Angaraks.

Les Dais ne leur prêtaient qu’une attention distraite tandis qu’ils déambulaient le long des rues de marbre, entre les fontaines qui murmuraient gaiement. Les Kellénites vaquaient à leurs activités tranquillement, les yeux perdus dans le vague comme absorbés dans leurs réflexions ou plongés dans une sorte de contemplation. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais pourquoi se seraient-ils parlé ? Le langage était superflu entre eux.

— Drôle d’endroit, tout de même, observa Zakath. Je n’ai pas l’habitude des villes où personne ne travaille.

— Oh, ils font sûrement des tas de choses.

— Enfin, vous voyez ce que je veux dire : il n’y a pas de boutiques, personne ne balaie les rues, ce genre de travaux.

— Je vous accorde que c’est un peu bizarre. Le plus étrange, c’est que nous n’avons pas vu une seule sibylle depuis notre arrivée. J’étais pourtant persuadé qu’elles vivaient là.

— Elles ne sortent peut-être pas de chez elles.

— Allez savoir.

Ils n’apprirent pas grand-chose au cours de leur promenade matinale. Ils tentèrent vainement d’amorcer la conversation avec les citoyens en robe blanche : quoique d’une ineffable politesse, ils étaient peu bavards. Ils répondaient aux questions qu’on leur posait mais s’en tenaient là.

— C’est frustrant, non ? ronchonna Silk lorsqu’il regagna, toujours flanqué de Sadi, la maison qui avait été mise à leur disposition. Je n’ai jamais rencontré des gens aussi peu causants. Je n’ai pas croisé une seule personne qui ait envie de parler de la pluie et du beau temps.

— Tu as vu par où sont allées Ce’Nedra et Liselle ? demanda Garion.

— Par là, de l’autre côté de la ville. Mon petit doigt me dit que nous les reverrons à l’heure du déjeuner.

— Quelqu’un a-t-il vu une sibylle ? demanda Garion à la cantonade.

— Elles ne sont pas là, répondit Polgara qui raccommodait, assise près d’une fenêtre. Une vieille femme m’a dit qu’elles vivaient dans un endroit spécial, en dehors de la ville.

— Vous avez réussi à extorquer une réponse de quelqu’un ? Alors là, vous m’épatez ! s’émerveilla Silk.

— Je n’y suis pas allée par quatre chemins. Pour tirer quelque chose de ces Dais, il faut un peu les bousculer.

Comme l’avait prévu Silk, Velvet et Ce’Nedra revinrent avec les jeunes femmes qui leur apportaient à manger.

— Votre femme est merveilleuse, Belgarion, décréta Velvet après le départ des jeunes Dalasiennes. Elle a passé la matinée à babiller comme une vraie perruche.

— Une perruche ? s’indigna Ce’Nedra. Je ne trouve pas ça très flatteur ! Euh, pardon, Tante Pol…

— Vous leur avez joué la comédie, j’imagine ? risqua Sadi.

— Evidemment. J’ai tout de suite compris que ces filles ne seraient pas très bavardes, alors j’ai meublé la conversation. Elles ont fini, au bout d’un moment, par se décoincer un peu. J’ai parlé, parlé, parlé, pendant que Liselle les regardait sous le nez. Je crois pouvoir dire que ça n’a pas trop mal marché, conclut Ce’Nedra avec un petit sourire satisfait.

— Vous en avez tiré quelque chose ? s’informa Polgara.

— Rien de très précis, mais des indices, répondit Velvet. Nous devrions en savoir un peu plus long cet après-midi.

— Où est Durnik ? fit Ce’Nedra en parcourant la pièce du regard. Et Essaïon ?

— Où voulez-vous qu’ils soient ? soupira Polgara.

— Ne nous dites pas qu’ils ont trouvé un coin de pêche ?

— Durnik a un sixième sens pour ça, fit Polgara d’un air endeuillé. Il a le chic pour flairer l’eau à des lieues de distance. Il pourrait même vous dire quels poissons il y a dedans, et les appeler par leur petit nom.

— J’avoue que je n’ai jamais eu une passion pour le poisson, grommela Beldin.

— Je ne crois pas que Durnik aime beaucoup ça non plus.

— Alors pourquoi passe-t-il son temps à embêter ces pauvres bêtes ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? fit-elle en écartant les mains devant elle en signe d’impuissance. Le pêcheur a des raisons que la raison ne connaît pas. Mais je peux vous donner un conseil : vous avez dit plusieurs fois que vous aimeriez avoir une petite conversation avec lui. Eh bien, si vous y tenez vraiment, vous feriez mieux d’apprendre à pêcher. Sans ça, vous risquez de ne jamais arriver à le coincer.

— Personne n’est venu nous donner de nouvelles de Cyradis ? s’enquit Garion.

— Personne, confirma Beldin.

— Nous n’allons quand même pas rester ici jusqu’à la fin des temps ! ronchonna Garion.

— Je devrais bien arriver à tirer les vers du nez à quelqu’un, intervint Zakath. Elle m’a ordonné de me présenter devant elle ici, à Kell. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de dire, ajouta-t-il en faisant la grimace. Personne ne m’avait donné un ordre depuis mon huitième anniversaire… Enfin, vous voyez ce que je veux dire : j’ai une bonne raison d’insister pour qu’on m’emmène auprès d’elle, ce sont ses instructions mêmes.

— Obéir est un concept difficile à avaler pour un homme de votre rang, intervint Silk d’un petit ton dégagé. Vous n’avez pas peur de vous étouffer ?

— Il est vraiment exaspérant, marmonna le Malloréen.

— Vous trouvez aussi, hein ? soupira Garion.

— Enfin, Messieurs, fit Velvet en ouvrant de grands yeux innocents, on ne dit pas des choses pareilles.

— Vous ne le trouvez pas exaspérant ? protesta Zakath.

— Si, bien sûr, mais ce ne sont pas des choses à dire en face.

Silk le prit de très haut.

— Je peux sortir, si vous voulez. Vous seriez plus tranquilles pour bavarder.

— Non, non, Kheldar, ce n’est pas la peine, fit Velvet avec un de ses sourires pleins de fossettes.

Ils n’apprirent pas grand-chose de plus cet après-midi-là, et Garion rongeait son frein.

— Je commence à me demander si nous ne ferions pas mieux de suivre votre idée, Zakath, marmonna-t-il après dîner. Demain matin, à la première heure, je vais trouver ce Dallan et lui dire que Cyradis vous a demandé de vous présenter devant elle. Je pense que le moment est venu de passer à l’action.

— D’accord, acquiesça le Malloréen.

Mais Dallan se révéla aussi peu communicatif que tous ses concitoyens.

— Soyez patients, leur conseilla-t-il. La Sainte Sibylle viendra à vous le moment venu.

— Et quand ce moment viendra-t-il ? insista Garion.

— Cyradis le sait. C’est tout ce qui compte, n’est-ce pas ?

— S’il n’était pas si vieux et si fragile, je vous assure que je lui aurais fait cracher le morceau, marmonna Garion, une fois dehors.

— Si ça continue, je risque d’oublier son âge et le respect qui lui est dû, grommela Zakath. Je n’ai pas l’habitude qu’on me fasse tourner en bourrique comme ça.

Ils retrouvèrent Velvet et Ce’Nedra devant le majestueux escalier de marbre de la maison. Les deux jeunes femmes arboraient une expression triomphante.

— Je pense que nous avons enfin réussi à apprendre quelque chose d’utile, annonça Velvet. Entrons, comme ça nous pourrons mettre les autres au courant.

Quand tout le monde fut réuni dans la grande salle voûtée, la jeune femme aux cheveux de miel prit la parole d’un ton empreint de gravité.

— Ce n’est pas très précis, admit-elle, mais je crains que nous n’arrivions pas à tirer davantage de ces gens. Ce matin, nous sommes retournées, Ce’Nedra et moi, à l’endroit où travaillent ces jeunes femmes. Elles tissaient et quand on se livre à ce genre d’activité machinale, on est toujours un peu moins sur ses gardes. Bref, la fille aux grands yeux, Onatel, n’était pas là ; Ce’Nedra a pris son air le plus ahuri, et…

— J’ai l’air ahuri, maintenant ! protesta Ce’Nedra, outrée.

— Vous avez été absolument parfaite, ma chère. J’aurais voulu que vous voyiez ça : elle était plantée là, avec ses grands yeux innocents, à demander après « notre amie Onatel », et l’une des filles s’est trahie. Elle a dit qu’Onatel avait été appelée « chez les sibylles ». Ce’Nedra en a rajouté dans l’abrutissement, si c’était possible, et elle a posé des questions sur l’endroit où elles vivaient. Personne ne lui a répondu, mais l’une d’elles a regardé la montagne.

— Comment pourrait-on éviter de regarder ce monstre ? ironisa Silk. Je suis un peu sceptique, Liselle.

— La fille tissait, Kheldar. Ça m’est déjà arrivé une ou deux fois, et je sais qu’il vaut mieux regarder ce qu’on fait. Elle a levé les yeux en réponse à la question de Ce’Nedra, puis elle les a baissés très vite et a tenté de faire comme si de rien n’était. Je suis allée à l’Académie, moi aussi ; les gens sont transparents pour moi comme pour vous. Cette fille aurait hurlé à tue-tête que ce n’aurait pas été plus clair. Les sibylles sont quelque part dans cette montagne.

— Elle n’a peut-être pas tort, admit Silk. C’est l’une des premières leçons de l’Académie. Si on sait ce qu’on cherche, on peut lire sur le visage des gens comme à livre ouvert. Eh bien, Zakath, reprit-il en se redressant de toute sa taille, on dirait que nous allons escalader cette montagne un peu plus tôt que prévu.

— Désolée de vous décevoir, Kheldar, mais je ne crois pas, fit fermement Polgara. Vous pourriez passer la moitié de votre vie à enfoncer des piolets dans ces glaciers sans réussir à trouver les sibylles.

— Vous avez une meilleure idée ?

— J’en ai même plusieurs. Viens, Garion, ordonna-t-elle en se levant. Et vous aussi, mon Oncle.

— Tu pourrais nous dire ce que tu mijotes ? susurra Belgarath.

— Nous allons jeter un coup d’œil là-haut.

— Eh bien, c’est exactement ce que je me proposais de faire, protesta Silk.

— Il y a une légère différence, Kheldar, dit-elle d’une voix melliflue. Vous ne pouvez pas voler.

— Evidemment, fit-il, froissé. Si vous le prenez comme ça…

— Je le prends comme ça me chante, Silk. C’est l’un de mes privilèges. Etant une femme, je peux me montrer aussi injuste que je veux, et vous êtes obligé de l’accepter parce que vous êtes trop bien élevé pour faire autrement.

— Mmm, quinze points pour elle, murmura Garion.

— Je voudrais bien savoir ce que vous comptez comme ça, nota Zakath, intrigué.

— Oh, c’est juste un petit jeu auquel on joue en Alorie.

— Tu ne veux pas essayer de gagner un peu de temps, Pol ? suggéra Belgarath. Tu pourrais peut-être obtenir la confirmation de cet esprit de groupe avant d’aller fouiner là-haut.

— Très bonne idée, Père, acquiesça-t-elle.

Elle ferma les yeux et leva le visage. Au bout d’un moment, elle secoua la tête.

— Ils ne veulent plus me laisser entrer, soupira-t-elle.

— C’est une forme de confirmation en soi, ricana Beldin.

— Là, je ne vous suis pas, fit Sadi en caressant son crâne rasé de frais.

— Les Dais ont beau être d’une intelligence supérieure, ricana le bossu, ils ne sont pas roublards. Les filles ont réussi à leur soutirer une information. Si elle était sans importance, ces gens n’auraient aucune raison de tenir Polgara à l’écart. S’ils le font, c’est que nous sommes sur la bonne voie. Sortons un peu de la ville, ma cocotte. Inutile de leur dévoiler nos petits secrets.

— Tu sais que je ne vole pas très bien, Tante Pol, objecta Garion. Tu es sûre d’avoir besoin de moi ?

— Autant mettre toutes les chances de notre côté, Garion. Si les Dais sortent de leur réserve pour rendre cet endroit inaccessible, l’Orbe nous aidera peut-être à franchir leur barrage. En venant avec nous dès le début, tu nous éviteras de perdre du temps.

— Mouais. Tu as peut-être raison.

— Tenez-nous au courant, fit Belgarath alors qu’ils sortaient de la maison.

— Evidemment, grommela Beldin.

Ils s’engagèrent sur la pelouse, entre les grands arbres, et le nain lorgna les environs entre ses yeux étrécis.

— Par là, fit-il en tendant le doigt. Dans ce bosquet, à la limite de la ville, nous devrions être à l’abri des regards.

— Très bien, mon Oncle, acquiesça Polgara.

— J’ai une chose à te demander, Pol, reprit-il, et je ne voudrais pas que tu le prennes mal. Je ne te dis pas ça pour être blessant…

— Ça, c’est une grande première.

— Eh bien, je vois que tu es en forme, ce matin. Enfin, voilà : une montagne de ce genre doit générer des microclimats, et plus précisément ses propres vents.

— Oui, mon Oncle. Je suis au courant.

— Je sais combien tu aimes la chouette des neiges, mais ses plumes sont trop souples. Si tu es prise dans un courant aérien un peu fort, tu risques de te retrouver toute nue.

Elle lui jeta un de ses longs regards polaires.

— Tu aimerais y laisser toutes tes plumes ?

— Non, mon Oncle. Je n’aimerais pas ça du tout.

— Bon, alors, écoute-moi, pour une fois. Qui sait ? Tu prendras peut-être même un certain plaisir à être un faucon.

— A bande bleue, je suppose ?

— Ça, c’est à toi de voir, mais le bleu te va si bien…

— Vous êtes vraiment impossible ! s’esclaffa-t-elle. Très bien, mon Oncle. Je vais vous écouter.

— Je vais me changer le premier, proposa-t-il. Puis tu n’auras qu’à prendre modèle sur moi.

— Je sais à quoi ressemble un faucon, mon Oncle.

— Mais oui, Pol, bien sûr. Je disais ça juste pour te rendre service.

— Vous êtes trop bon.

Garion trouva très bizarre d’adopter une autre forme que celle du loup. Il se passa soigneusement en revue, en se référant constamment à Beldin qui était perché, farouche et magnifique, sur une branche, au-dessus de leur tête.

— Ça ira, concéda Beldin. Mais la prochaine fois, remplume-toi un peu plus la queue. Tu en auras besoin comme gouvernail.

— Très bien, Messieurs, fit Polgara, depuis une branche voisine. Allons-y.

— Je prends la tête, proposa Beldin. J’ai plus l’habitude que vous. Si vous rencontrez un courant descendant, écartez-vous de la montagne. Ne vous fracassez pas contre ces rochers.

Il déploya ses ailes et prit son essor.

Garion n’avait volé qu’une seule fois jusque-là : lors de la longue traversée de la Mer des Vents qui l’avait ramené de Jarviksholm à Riva, après l’enlèvement de Geran. Il avait alors pris la forme d’un faucon moucheté. Le faucon à bande bleue était beaucoup plus gros, et le survol de cette immense étendue dégagée ne l’avait pas préparé à ce qui l’attendait au-dessus de cette zone montagneuse. Des courants aériens imprévisibles tournoyaient et s’enroulaient dangereusement autour des roches.

Les trois faucons montèrent en spirale à la faveur d’une colonne d’air chaud. Ça n’exigeait aucun effort, et Garion comprit soudain la joie intense que Beldin prenait à voler.

Il découvrit aussi qu’il avait une vue incroyablement perçante. Chaque détail de la paroi rocheuse lui apparaissait comme s’il en avait été tout près. Il distinguait chaque insecte et chaque pétale des fleurs sauvages. Il crispa involontairement les serres lorsqu’un petit rongeur s’échappa en courant d’une chute de pierres.

— Pense à ce que tu fais, Garion, fit la voix de Polgara dans le silence de son esprit.

— Mais…

L’envie de plonger, les serres écartées, tendues devant lui, était presque irrésistible.

— Il n’y a pas de mais, Garion. Tu as mangé comme un chancre, ce matin. Laisse cette pauvre créature tranquille.

— Rabat-joie, marmonna Beldin.

— Nous ne sommes pas là pour nous amuser, mon Oncle. Allez, nous vous suivons !

Ce fut incroyablement brutal et Garion fut pris au dépourvu. Un violent courant d’air manqua le plaquer sur la paroi rocailleuse, et il n’évita le désastre que de justesse. Le vent le ballottait en tous sens, lui tordant les ailes, et comme si ça ne suffisait pas, à la bourrasque s’ajouta soudain une tempête de grêle. D’énormes masses de glace le criblaient, pareilles à des marteaux détrempés.

— Ce n’est pas naturel, Garion ! fit âprement tante Pol.

Il la chercha désespérément du regard mais ne la vit pas.

— Où es-tu ? appela-t-il de toutes ses forces.

— Peu importe ! Sers-toi de l’Orbe ! Les Dais essaient de nous éloigner !

Garion n’était pas sûr que l’Orbe l’entendrait dans cet étrange endroit où elle allait lorsqu’il se métamorphosait, mais il ne pouvait faire autrement que d’essayer. Sous cette pluie battante, chassée par le vent hurlant, il ne fallait pas songer à se poser pour reprendre forme humaine.

— Que ça cesse ! hurla-t-il mentalement à l’Orbe. Arrête ça, le vent, la pluie, tout !

La force avec laquelle l’Orbe déchaîna son pouvoir le projeta tout pantelant dans le vide, et il dut battre frénétiquement des ailes pour reprendre son équilibre. Soudain, le ciel reparut, d’un bleu intense.

Les turbulences et la pluie battante avaient subitement cessé. Il retrouva la colonne d’air chaud qui montait calmement dans l’air estival.

Il avait perdu au moins mille pieds d’altitude, et ses compagnons de vol étaient à une demi-lieue de lui, dans des directions diamétralement opposées. Il recommença à monter en spirale et vit bientôt qu’ils en faisaient autant, en se rapprochant de lui.

— Reste sur tes gardes, l’exhorta tante Pol. Fais appel à l’Orbe si quoi que ce soit se dresse à nouveau devant nous.

Ils retrouvèrent en quelques minutes à peine l’altitude qu’ils avaient perdue et continuèrent à monter au-dessus des forêts et des pans de roche dénudée. Ils dépassèrent enfin les derniers arbres et arrivèrent sous la ligne des neiges éternelles. Les parois pentues étaient couvertes de prairies. Herbe et fleurs sauvages ondoyaient dans la brise.

— Là ! s’exclama Beldin d’une voix qui leur parut étrangement caquetante. Une piste !

— Vous êtes sûr, mon Oncle, que ce n’est pas une sente frayée par des animaux ? objecta Polgara.

— Elle est trop rectiligne, Pol. On n’a jamais vu un cerf marcher aussi droit, même pourchassé. Cette piste a été tracée par des hommes. Voyons où elle mène.

Il négocia un virage sur l’aile et descendit en vol plané vers le sentier qui menait à travers la prairie vers une faille ouverte dans une crête rocheuse. Arrivé en haut de la prairie, il écarta largement les ailes.

— Posons-nous, dit-il. Nous allons continuer à pied.

Tante Pol et Garion l’imitèrent, puis les trois oiseaux devinrent flous et reprirent forme humaine.

— C’était moins une, là-haut, commenta le petit sorcier bossu. J’ai bien cru que j’allais me casser le bec sur la paroi. Alors, Pol, tu es toujours aussi sûre que les Dais ne feraient pas de mal à une mouche ?

— Ce n’est pas le moment de polémiquer, mon Oncle.

— Je regrette de ne pas avoir pris mon épée, fit Garion. En cas d’ennuis, je suis assez désarmé.

— Je ne suis pas sûre que ton épée te servirait à grand-chose contre le genre d’ennuis que nous risquons d’avoir ici, rétorqua Beldin dans un reniflement. Enfin, reste en contact avec ta copine l’Orbe. Et voyons où ça mène.

Il suivit la piste en direction de la crête.

La faille était une passe étroite entre deux énormes blocs de pierre. Toth était planté au milieu et leur barrait le passage.

— Nous irons là où sont les sibylles, Toth, décréta Polgara d’un ton sans réplique. Nous irons, ainsi qu’il est écrit.

Le regard du colosse muet devint distant, puis il hocha la tête et s’écarta pour les laisser passer.

La sibylle de Kell
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